29
avril

La nuit enveloppe peu à peu la Famenne dans son grand pardessus noir. L’horizon braisé par les derniers rayons du soleil couchant rappelle chacun à son foyer. Tous ? Non, la pénombre encore légère reste striée de quelques irréductibles bruits de moteurs. Ils apparaissent comme par érosion différentielle dès lors que le brouhaha du jour s’apaise : les valets de ferme piquent le calme naissant aux quatre coins de la campagne.

Là-haut sur la colline, tous feux allumés, Claudy nivelle le sol de son site d’ensilage. Toute l’herbe de l’année passée a été digérée par les 600 estomacs qu’il héberge avec Kathia (150 ruminants à 4 estomacs chacun) et il est déjà temps de préparer la récolte suivante. « En ce moment, c’est 6h - 22h » lance Claudy en sautant de son bull : les bêtes sont reconduites en prairie, on prépare la première coupe, on sème, on répare les clôtures… et puis les animaux ne s’arrêtent pas pour vous laisser respirer : les vêlages continuent et avec eux la vigilance et les soins rapprochés. Et tous les soirs, c’est « tournée minérale » pour abreuver les troupeaux dispersés.

Une épique pandémie qui pique les consciences ou les peurs ajoute son lot à la besogne : il faut préparer des colis tous les jours tant la demande croît ! On prévoit aussi les développements parce qu’il faut penser à la survie sur le long terme : construire la boucherie à la ferme maintenant que le permis a été octroyé, monter, aménager et lancer le magasin des producteurs sur Marche, réinstaller les cochons dans de meilleures conditions, … cette sorte de liste de choses qu’on voudrait statique mais qui bouge comme un tapis roulant : les nouvelles tâches apparaissent à mesure que les autres s’effacent.

L’éleveur, qui n’est pas né de la dernière pluie, n’attend pas la suivante (bien qu’il l’espère) pour se mettre en marche. Il court la campagne pour garder son avance, il anticipe pour survivre, il apprend vite pour ajuster, il rivalise de stratagèmes pour concrétiser sa stratégie, il invente pour mieux répondre, il interroge le « savoir » et ne néglige jamais le « faire »… Et si vous lui demandez où il va, il vous répondra d’un air détaché : « Oh on se promène, fait beau ».